Septembre à Chizé : le contrat préparatoire

Avant de se barrer aux antipodes, d’oublier la civilisation et de disparaitre dans la nature pendant 15 mois, il faut se préparer. D’abord pour ne pas oublier le but du pourquoi, des fois qu’on ne saurait plus très bien ce qu’on fait dans ce congélo une fois planté sur la banquise. Ensuite pour ne pas faire n’importe quoi sur place, c’est du sérieux.

Alors donc voilà, c’est comme ça qu’on se retrouve dans la forêt de Chizé. Et si vous ne savez pas où est Chizé, à priori c’est que vous êtes « normaux ». Je vous laisse googlisé ce petit coin de paradis niché au fin fond des Deux-Sèvres, oui voilà, c’est par là… Entre un chevreuil et un sanglier, la ou les opérateurs téléphoniques n’ont même pas encore imaginé poser une antenne. J’exagère ? oui, très certainement.

La couverture réseau par mon opérateur téléphonique (B. T. ^^), en bleu sur la carte. Le CEBC c’est le labo.

C’est grâce au Centre d’Etude Biologique de Chizé (CEBC – CNRS) et plus particulièrement à l’Equipe Prédateurs Marins, que je suis là. Chaque année 5 ou 6 volontaires sont envoyés sur le terrain (îles australes et antarctique) dans le cadre de leur programmes scientifiques sur la démographie et la dynamique des prédateurs marins supérieurs de l’Océan Austral (où vont-ils ? Que bouffent-ils ? Comment vont-ils ? Et le climat dans tout ça ? etc.).

Equipe Prédateur Marin du CEB Chizé

Pendant tout le mois de septembre, les 6 « VCAT de Chizé » (Volontaires Civils à l’Aide Technique) se retrouvent sur le labo pour apprendre (théoriquement) à faire leur futur boulot. Cela comprend : faire plein de photocopies, lire des centaines de pages en anglais sur la biologie et l’écologie des bestioles que l’ont va étudier , retenir ce qu’on peut, boire beaucoup de café, apprendre à reconnaitre toutes les espèces (oiseaux en particulier) que l’on peut rencontrer en mer ou sur site, apprendre à utiliser les instruments, à les poser sur les animaux, apprendre par cœur son programme d’hivernage, préparer les manip et les outils, boire de la Leffe (avec modération bien sûr), assister à des conférences super interessantes, jouer au volley, remplir des malles de matériel scientifique… et on pourrait continuer longtemps comme ça.

L’équipe des VCAT (dire « VAT ») de Chizé :

A gauche : Maxime part sur l'île de Crozet ; en haut : Thomas et Kevin partent aux Kerguelen ; au milieu : moi et Marguerite qui fait une mission de 6 mois à Crozet ; à droite : Benjamin qui part sur l'île d'Amsterdam.

Le mois se termine déjà pour moi, tout est passé très vite, trop vite, et j’ai comme l’intuition que je n’ai pas fini de dire ça.

Plutôt que de continuer à vous raconter nos aventures et à vous dire à quel point c’était chouette, voici quelques photos.

Formation au rappel et à l’escalade en foret de Mervent (85), que du bonheur !

Ben d'Ams, Minnie TA et Bibiche de Cro featuring dans Cliffhanger !

Préparation des malles, ou apprendre à jouer au Tetris avec des boites de seringues et tubes (sans compter les bonbons et le médoc 2004 pour boucher les trous).

Essayage du matériel, d’abord le sac à Elephant de mer, le plus dur étant de capturer le dit éléphant de mer dans son bureau. Plus tard on test un GPS miniaturisé que Max gardera toute la journée accroché à ses lacets. Ce type de GPS seront installé ensuite sur certains gros oiseaux et permettront de suivre leur déplacement en mer et d’étudier leur zones d’alimentation.

Il faut bien tester la solidité du matériel !

Séance bricolage, ici je perce des trous dans des bagues métalliques afin d’y accrocher un petit instrument de mesure pour la géo-localisation (GLS). Une fois accroché à la patte de l’oiseau cet instrument permet de suivre l’activité des oiseaux en mer.

Sans oublier le rituel quotidien, à 18h, le match de volley-ball. Etudiants, VCAT, contractuels, voire chercheurs, même combat !!

Voila un résumé du mois de septembre, qui a rendu pas mal de choses plus concrètes, même si je n’arrive toujours pas a réaliser ou je serai dans moins de 3 semaines…

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Une semaine bretonne

Dans mon dernier (et premier…) article, j’ai parler du laboratoire de Chizé qui est responsable de ma mission scientifique sur le terrain, et globalement du programme « Ornitho-eco » dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises. Plusieurs labo français envoient sur place des scientifiques de terrain en hivernage, et pas seulement des biologistes, par exemple la TA 61 comprend aussi des glaciologues, un sismologue, un opto-électronicien (promis je vous expliquerai quand j’aurai compris), envoyés par différents laboratoires français.

Cependant, faire de la science dans des conditions extrêmes demande une logistique très importante et de nombreuses personnes s’y emploient. C’est l’IPEV, Institut Polaire Français Paul-Emile Victor, qui organise toutes les expéditions polaires françaises à but scientifique. Ce sont eux qui gèrent toute la logistique des voyages et des fret de matériel, l’entretien des bases, le recrutement et la gestion du personnel, la formation du personnel technique etc. Bref beaucoup de d’énergie et de moyens humains pour nous permettre de travailler sans trop se cailler les miches !

Lors du contrat préparatoire, en septembre, nous avons participé au traditionnel séminaire de l’IPEV, à Brest, durant 4 jours. A cette occasion toute la TA 61 était réunie ainsi qu’une partie des hivernants des îles australes.

Le groupe au complet, les 27 hivernants de DDU et une partie des hivernants des îles Crozet, Kerguelen et Amsterdam.

Le programme du séminaire brestois est dense : beaucoup de conférences toutes plus intéressantes les unes que les autres sur différents sujets scientifiques et techniques concernant les pôles, visite de la ville, de l’océarium Oceanopolis, formation « feu «  avec les pompiers, et bien sûr les pauses café et les repas qui nous permettent de faire connaissance, petit à petit, avec nos futurs « colocataires ». Certains qui sont restés plus longtemps ont pu apprendre la conduite d’engin spécieux, la conduite de rov (mini sous-marins qui filme les fonds marins), et autres formation technique.

Difficile quand on salut quelqu’un le matin, de se dire que bientôt, on verra cette tête tous les  matins au petit déjeuner… Difficile aussi de connaitre autant de monde en si peu de temps. Tant mieux, nous aurons tout le temps de nous découvrir sur place !

La semaine à Brest à rendu les choses plus concrètes même si je crois que personne ne réalise encore vraiment ce qui nous attend. Pas moi en tout cas !

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Au revoir et à demain !

Depuis mon retour de Chizé, je compte les jours qui me sépare du départ. Non pas que je sois spécialement impatiente, car tout ce que j’ai vécu et tout ce que je vis ces derniers temps est… bien, agréable, rien à jeter ! Alors je prend, je garde, je laisse le temps couler doucement. Même si en réalité il courre déjà très vite.

Il y’a quelques semaines je faisais mes au revoir à ma famille proche rassemblée pour l’occasion. J’ai dis « à demain » à tout le monde, ça évite les longs discours. Et puis finalement, voilà plusieurs années qu’on est tous séparés par des milliers de kilomètres, ça ne changera pas grand-chose.

Difficile aussi de revoir les copains, tous éparpillés au quatre coins de la France, ou du monde même. Mais à bien y réfléchir, rien ne changera, on continuera les e-mails et on aura d’autres choses à se raconter.

De nos jours, partir loin et longtemps, n’est plus un changement aussi radical. Internet, même de manière restreinte, noie les distances dans le pacifique et nous nous aimons par satellite interposé. J’aime cet idée d’envoyer mes mots faire un tour dans l’espace avant qu’ils ne reviennent sur Terre, de l’autre côté du globe.

Marais de Guérande. Dernier week-end en famille, rassemblée pour l'occasion. Tels parents, telle fille 😉

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L’histoire de la fille qui tombait juste avant le départ…

Parfois je suspecte mon inconscient d’inventer des jeux cyniques pour atteindre ma conscience. Sinon comment expliquez-vous qu’à peine 10 jours avant mon départ, je me prenne les pieds dans une chaîne au pôle Sud de la France métropolitaine ? Belle métaphore non ? J’ai beau cherché pourtant, je ne trouve pas les chaînes qui pourraient me retenir, sursaut sub-conscient au tournant d’une vie.

Finalement la chaîne du port de Bonifacio m’aura valu la visite by-night des urgences, quelques points de sutures, un genou en vrac, et un long moment de stress « vais-je pouvoir partir ? départ décalé, pas de départ, départ mais immobilisation… l’Antarctique m’échappe… »

Rien de cassé, heureusement, le genou semble se remettre, j’espère qu’il sera opérationnel pour lundi prochain et supportera le poids de mes 30 kg de baguages. Il le faudra bien !

Mis à part ça le week-end était merveilleux, ça valait bien un peu de poil au menton (les points de suture !). J’ai fais des réserves de vaches, de chèvres, de cochons, au sens vivant du terme, de maquis aussi, de toutes ces choses que je ne vais pas revoir de si tôt. J’ai tout rangé dans des tiroirs accessibles de ma mémoire, pour les ressortir en cas de besoin !

Les escaliers du roi d'Aragon à Bonifacio

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La seule chose à ne pas oublier c’est de prendre l’avion

Cette semaine à J-5 je ne sais plus ou retrouver ma tête parmi ces centaines de choses que j’aimerais faire avant le départ, je fais des listes, des listes de listes, je ne sais plus par ou commencer. Qu’est-ce que je ne dois pas oublier ? de faire, de prendre ? 15 mois ça parait long vu d’ici… Mais la réponse toute pragmatique de ma mère au téléphone me détend : « De toute façon, ce que tu aura oublié, tu l’aura oublié, faudra faire avec. La seul chose que tu dois prendre sans faute, c’est l’avion ». I will !

Malgré tout, avec mon genou qui doit se reposer, je me retrouve un peu bloquée à tourner en rond. Heureusement parmi tout ce que j’ai à faire la plupart ne nécessite pas l’utilisation des genoux.

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Entre 5 et 15 jours selon la météo…

Voila, dernière ligne droite, je remplis mon sac, j’essaye de ne pas penser à tout ce que j’aurais pu faire et que je n’ai pas fais, et que je ne referais pas avant 2012 ! Projection dans le futur proche uniquement, projection dans le voyage.

A vol d’oiseau, il y a à peine 16 500 kilomètres entre mon appartement dans le Var, et ma nouvelle maison à Dumont D’Urville, en passant au dessus de l’Afrique et de l’Océan Indien. C’est déjà plus que le diamètre de la Terre.

Ceci dit je ne suis pas un oiseau. C’est donc un long voyage en plusieurs étapes qui m’attend, moi et mes co-voyageurs (pour la plupart des campagnards d’été pour Dumont D’Urville et le Raid). Nous serons seulement deux hivernants de la TA 61 à partir sur cette rotation de l’Astrolabe, le deuxième étant notre menuisier Baptiste.

4 avions et 1 bateau brise-glace

En allant d’étape en étape à vol d’oiseau (encore une fois !) le voyage représente environ 22 000 km soit plus de la moitié de la circonférence terrestre.

Nous serons donc mercredi 20 à Hobart, en Tasmanie, après un arrêt d’une journée à Honk-Kong où j’espère avoir un peu le temps de me balader. Hobart est le port d’attache de l’Astrolabe, bateau qui nous conduira jusqu’à Dumont d’Urville (ou presque) moyennant un voyage de… 5 à 15 jours selon les conditions météo et l’état de la glace de mer !

Je vous reparlerai de l’Astrolabe plus en détails dans un prochain article, en attendant je file préparer mes affaires !

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J – 1

Les sacs sont bouclés et pesés, il ne me reste qu’à dire au revoir à mon quotidien. Demain, à 7h00 je serai dans l’avion (si il a suffisamment de carburant !). Tout ça est très bizarre. Je n’ai vraiment pas l’impression que dans quelques heures je laisserai tout ça derrière moi jusqu’en 2012… Et je ne réalise pas encore totalement la chance que j’ai. Mais « tout ça » n’est que matériel, l’essentiel je l’emmène avec moi, en moi évidemment. Et dans tous les cas ça en vaut la peine !

Et l’aventure commence !!! Yahouuuuu !

En attendant vous n’aurez plus de mes nouvelles avant une semaine au minimum, peut-être plus.

A bientôt !! Et la prochaine fois, ça sera en direct (enfin pas vraiment…) de la banquise !

***

Bagpacks full and weighted, I’m ready to say goodbye to my daily life and habits ! Tomorow 7 am i’ll be flying to Paris. It’s really strange, I don’t have at all the feeling that in a few hours I will leave « all that » behind me until 2012. But « all that » is only material, I’m carrying important stuff that really matter with me, inside, you know.

From now, there will be no news during at least one week.

So, see ya’ next time, live from the 5th continent !

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Pendant ce temps là, à Vera cruz.

Petit update non pas de Sophie mais de Mickey histoire de donner quelques nouvelles du voyage en cours.

Après un départ de Hyères-les-palmiers (ce qui ne manque pas d’ironie) sans soucis lundi 18 au matin, une transition par Honk-Kong, Sydney puis enfin Hobart,  Sophie a bien embarqué sur l’Astrolabe et se trouve à l’heure actuelle environ à mi-chemin entre la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique. Pour suivre au jour le jour la progression du bâtiment, voici un lien via le site de l’IPEV indiquant la position du Marion Dufresne et de l’Astrolabe:

http://www.ipev.fr/pages/posbat/google/index.php

Des nouvelles sûrement plus fraîches et consistantes dés son arrivée à DDU. Kénavo !

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Accident d’hélicoptère en terre Adélie

Un hélicoptère assurant la rotation entre l’Astrolabe et la base de Dumont Durville s’est abîmé sur la banquise jeudi soir avec 4 personnes à bord. Sophie n’était pas à bord et se trouve toujours à l’heure actuelle sur l’Astrolabe. Les informations les plus sûres à ce sujet se trouvent sur le site de l’IPEV, à l’adresse suivante:

http://www.institut-polaire.fr/ipev/actualites

Toutes mes pensées vont aux familles des quatre personnes se trouvant à bord de cet hélicoptère.

Mickey

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Bonjour tout le monde,

Beaucoup de choses se sont passées ces dernières semaines, certaines dont vous avez eu vent et d’autres non. Le résultat final de ces 19 jours de mer est que nous sommes de nouveau en Tasmanie, à Hobart, et que je n’ai pas encore posé le pied en Antarctique.

Il m’apparait difficile de vous résumer cette longue période en mer mais je vais faire de mon mieux en utilisant le journal de bord que j’ai tenu à jour quotidiennement.

Après un long voyage en avion (plus de 48 heures de voyage en tout) nous sommes finalement arrivés à Hobart, en Tasmanie, ou l’Astrolabe, navire polaire français, nous attendait. Avons largué les amarres le 21 octobre.

Extrait du 20 octobre
Et enfin il est là, rouge et bleu, brillant au soleil. J’ai l’impression de prendre en pleine tête, tout à coup, la réalité de ce qui m’arrive. Le bateau me parait encore plus petit que ce que j’avais imaginer. Sur un quai un peu plus loin un navire polaire australien, l’Aurora Australis, entièrement rouge et gigantesque en comparaison.

La vie sur l’Astrolabe est simple, encore plus pour ceux qui ont le mal de mer et qui restent couchés au fond de leur bannette. J’ai eu la chance d’échapper à ça malgré le roulis constant du bateau, y compris par mer calme. C’est plus ou moins la marque de fabrique de l’Astrolabe : quille courte, coque ronde, pas de ballastes, en bref rien pour tenir la mer correctement ! Chacun s’occupe comme il peut, lecture, télé (la liste de films disponibles sur le disque-dur s’allonge un peu plus tous les jours), prendre l’air sur le pont, jeux de cartes ou de dés, travail ect.

Extrait du 22 Octobre
J’aime le grand œil noir du Pétrel à tête blanche, le sourire de l’Albatros royal, l’élégance des Puffins fulligneux dans leurs arabesques au dessus des vagues. Je dois quand même reconnaitre que je m’arrache un peu les cheveux sur les puffins […] et les pétrels qui se ressemblent tous de loin. Il va falloir gagner le jizz* !!
* Le Jizz est l’ensemble des caractéristiques qui font que l’ont reconnait un oiseau de loin, au feeling : forme général, allure en vol, comportement..

Grand Albatros (ou Albatros Hurleur)

Extrait du 23 Octobre
J’aime ce temps gris, la mer un peu agitée a une couleur franche, la crête écumeuse des vagues contraste sur le ciel sombre. J’aime le vent, j’ai toujours aimé le vent, je me sens bien sur le pont de ce bateau bouchon à guetter les piafs, Within Temptation* dans les oreilles.
Apéro entre filles dans notre chambre vers 18h, les australiennes sortent de la bière douce au gingembre, et des crackers pour accompagner les bouts de fromage piqués à la cuisine. On regarde quelques photos, l’australie, DDU…
Malgré le vent plus fort et les vagues, le bateau ne bouge toujours pas trop (un poil plus ce soir) et peu de gens ont l’air vraiment malades. Il y a du monde à tous les repas. M’aurait-on vendu l’enfer à la place d’un pti nid douillet ? Attendons de voir la suite… Le moment délicat, s’il y en a, sera certainement entre Macquarie et la glace. let’s see.
* très bonne musique, je vous la recommande !

Le 24 octobre nous sommes arrivés sur l’île Australienne de Macquarie où nous avons débarqué 6 Australien(ne)s qui commençaient leur mission. Avons pu apercevoir, de loin, des tas d’éléphants de mer et des manchots royaux. A cette occasion tout le monde est sorti sur le pont faire prendre l’air à ses charentaises au moins 10 minutes. J’ai même découvert certaines personnes qui devait se terrer sous leur couette depuis le départ.

Extrait du 25 Octobre
La mer est merveilleuse. Je n’ai pas d’autre mot, c’est magique. De la folie aussi, tellement immense, tellement intense, c’est comme si tout l’univers était maintenant cette mer en furie. Eaux sombres plissées, agitées, argentées dans les rayons blafards du soleil, rideaux d’embruns qui balayent le pont, l’horizon se balancent plus que jamais derrière les rambardes du bateau. Le roulis atteint bien les 20-25° par moment, et se promener dans les couloirs tient de la chorégraphie. A regarder ce spectacle ahurissant de vent et d’océan je me sens remplie… remplie de quoi ? remplie c’est tout. Je me sens terriblement petite, mais tout à fait vivante, tout à fait là et ébahie devant ces forces brutes qui me dépassent. C’est trop beau.

Ce qui est incroyable aussi, c’est regarder les ailes des oiseaux dans la tempête. […] j’observe leurs ailes frémissantes, vibrantes dans les courants d’air tendus qui les portent. Ils ne battent jamais des ailes, se contentent d’ajuster avec une extraordinaire précision et j’ai l’impression qu’au moindre faux mouvement les ailes vont se déchirer. Mes doigts gèlent dans mes moufles mouillées et quand je me décide à rentrer j’ai l’impression d’avoir pris un ouragan en plein tête, la peau tirée, les yeux collés, complètement assommée.

Albatros de Campbell

Le 25 sera aussi le jour de la première Aurore Australe, phénomène à la fois magique et indescriptible. Voiles subtiles, laiteux, qui vrillent le ciel et se déforment presque imperceptiblement. Elle n’est ni très lumineuse, ni très grande, ni très-tout-ce-qu’on-voudra mais c’est un bout du mythe de l’Antarctique qui se dévoile pour moi, c’est merveilleux !

Deux jours après Macquarie nous avons essuyé une tempête, vent force 10 et mer agitée. La nuit fut particulièrement rude, y compris pour les non-malades comme moi. Nous n’avons pas dormi, agrippés autant que possible à nos couchettes pour ne pas valdinguer dans tous les sens comme le faisait les chaises, les tiroirs, les sacs, les poubelles, les chaussures et tout ce qui pouvait trainer ou avait été délogé par les mouvements du bateau.

Voici ce que j’écrivais à ma famille à ce moment, grâce à la messagerie publique du bateau :

6ème jour de voyage. Toujours pas de signe de la glace, depuis hier le voyage devient plus pénible que je n’ai envie de l’avouer. On se fait brasser dans tous les sens, impossible de mettre le nez dehors et la plupart d’entre nous ont passé une nuit blanche à s’agripper à leur couchette pour ne pas terminer par terre (ce qui ne m’a pas empêché de manger le lino une ou deux fois).  Même sans mal de mer, ça remonte l’estomac, et d’être enfermé est pesant, heureusement quand on voit quelqu’un traverser le salon sur sa chaise on arrive encore à se marrer. Si on ouvre la porte on voit le vent (force 9-10) qui balaye le pont, les déferlantes bleues sombres, le ciel gris et quelques oiseaux pépères qui s’éclatent, les enfoirés !
Déjà presque 63° Sud, l’eau est à -1.5°, l’air pareil, et pas le moindre signe d’iceberg, pas un glaçon, on devait atteindre les glaces ce matin, puis ce midi, puis dans quelques heures… Au final personne ne sait rien, le satellite sensé donner les cartes de la glace est en maintenance ou un truc du genre, et en attendant on dirait que la tempête à tout balayé. Vivement qu’on trouve le pack…

Prochain mail, on sera dans les glaces… j’espère !

Sophie
Le temps s’est calmé par la suite et nous avons fini, après de longue heures d’attente, par arriver dans les glaces. Le satellite sensé nous donné les cartes de la couverture de glace étant en maintenance, nous avancions à l’aveuglette, sans vraiment savoir où était le pack, et sans pouvoir anticiper non plus sur la trajectoire future dans la glace.

Le 27 Octobre, en fin d’après-midi, nous entrons temporairement dans la première zone de glace :
Ca y’est ! On entre dans les glaces. Des gros glaçons blancs partout autour du bateau, de quoi accompagner des tonneaux de Ricard, plein d’icebergs miniatures qui crissent sous la coque de l’Astro. A la passerelle il y a déjà du monde à filmer ou photographier l’évènement, soulagement général, on en voit le bout. C’est incroyable cet océan qui se gèle par morceau, tous les glaçons qui surfent la crête des vagues immenses. Ah enfin… bientôt le pack […]

Finalement tout a disparu au bout d’une heure, faux espoir, et il nous faudra attendre le 28 Octobre au matin pour rentrer véritablement dans les glaces.

Malheureusement c’est ce moment qu’a choisi l’une des deux hélices du bateau pour nous laisser tomber. Cette avarie moteur n’étant pas réparable, il etait hors de question de pénétrer plus avant dans les glaces denses. Il a été décidé de faire route plein ouest afin de se rapprocher de DDU pour l’avoir plein Sud, et procéder si l’on arrivait suffisamment près, aux débarquement d’une partie des passagers par hélicoptère.

Extrait du 28 Octobre :
[…] Bon ceci dit, le paysage est extraordinaire, ça ne m’enlève pas l’émotion que j’ai d’être ici, au bout du monde au milieu des glaces. J’ai vu mon 1er iceberg, mais loin, très loin, comme une pyramide blanche posée sur l’horizon. A l’abri du vent il ne fait pas trop froid, mais dès qu’on met le nez dans le vent c’est saisissant. […]


Je croise les doigts, je touche du bois […] j’espère très TRES fort que je serais dans un hélico demain.

A ce moment là nous avions tous envie de faire partie des heureux élus qui seraient débarqués.

Nous avancions bien et les hélicos ont été sortis ce même jour, sous un beau soleil, à l’abri d’un petit iceberg. Ils ont décollés en fin d’après-midi sous l’œil envieux de ceux qui restaient sur l’Astro, nous ne sommes plus si loin de DDU !

La suite vous la connaissez, et je ne souhaite pas m’étendre sur les détails du drame qui s’est joué à ce moment là. Je ne peux que tenter de vous livrer un peu des émotions qui nous ont étreint dans ce moment tragique et les jours qui ont suivis.

Voici ce que j’écrivais le 29 Octobre au matin, nous  n’avions encore aucune nouvelle de l’hélico et usions notre optimisme à la corde pour ne pas tomber dans la déprime :
[…] Pour le moment la suite n’a pas d’importance, nous pensons juste à ceux qui sont la bas, en ce jour blanc (white out), coincés dans un hélico, ou pire mais personne ne l’envisage à voix haute comme si c’était interdit, et on attend les nouvelles avec anxiété. Je croise les doigts pour qu’ils soient secourus avant notre arrivée demain soir près de la zone […]


Le 29 au soir
la réalité a frappé à la porte du salon :

Comment écrire après ça ? Je n’en ai pas tellement le courage mais pourtant je crois que je dois le faire, il est des choses qu’on ne doit pas oublier […]

[…] Sur le pont je découvre en pleurant le spectacle le plus extraordinaire de ma vie. La glace en pan-cakes à perte de vue, du blanc, du blanc, du blanc, du bleu turquoise par endroit. Des icebergs émergent de l’horizon, illuminés chaudement sur les flancs par le soleil qui perce enfin. Le vent soulève la neige en grand rideaux ouatés. A bâbord un iceberg tabulaire, immense, plus immense que j’aurais pu l’imaginer. Je n’ai jamais vu la falaise d’Etreta, mais il m’y fait penser. Le vent lui fait une écharpe de neige qui vole vers le ciel. C’est irréel, tellement beau, tellement beau. Ont-ils eu le temps de se dire qu’ils étaient dans le plus bel endroit du monde ? Ont-ils contemplé cet iceberg à travers les hublots ?

Je regarde mon premier vrai grand iceberg les larmes aux yeux, une sale boule au ventre, en me disant, comme nous tous, ça aurait pu être moi […]

[…] C’est le paysage le plus extraordinaire qu’il m’est été donné de voir, et l’un des plus tristes aussi. J’ai presque toujours rêvé d’être ici, a en avoir mal aux ventre. Et eux, eux ils n’en reviendront pas […] Nous pensons tous très fort et avec beaucoup de tristesse à ces femmes, ces enfants , là-bas en Europe, qui viennent de perdre un bout d’eux même.

Manchot Adélie (Photo : d'Anne-Mathilde)


[…] Mais nous sommes vivants, et la vie continue. Deux manchots sortent de l’eau et s’allongent sur la glace, côte à côte pour se réchauffer. Deux silhouettes noires, perdus dans l’immensité glacée. J’ai envie de prendre ça pour un signe, un signe qui me dit, tu vois, il y a de la vie et toi t’es en plein dedans, et tu dois continuer à bouffer de la glace. Les pétrels et les fulmars tournent en silence autour du bateau. Ils sont blasés par le paysage ces con […].

Extraits du 30 Octobre :
La nuit a été dure, pour tout le monde j’imagine, sûrement encore plus pour ceux qui étaient proche de Fred et Anthony. J’ai lutté contre mes pensées toute la soirée, essayant par tous les moyens de me changer les idées […] je finis par me plonger dans mon bouquin et lis le plus longtemps possible jusqu’à ce que les yeux me brûlent. Je sais que dès que je vais m’arrêter, les pensées noires vont ressurgir. Dès que je ferme les yeux je vois ces trois corps sur la banquise. Quand j’éteins la lumière l’image est comme ancrée dans mon cerveau, en surimpression sur toutes mes pensées […].

[…] Au réveil c’est encore la première chose qui me vient à l’esprit. Au moment de reprendre conscience ça me frappe une seconde fois, comme la veille au moment de l’annonce. Je reste dans mon lit le plus longtemps possible, pas trop envie de descendre au pti dej. J’imagine déjà le silence de plomb, les mines froissées et le bruit des petites cuillères tournant pour rien dans les tasses de café [..].

[…] Nous sommes maintenant bloqués dans des glaces plus épaisses, plus compactes et plus resserrées. Impossible de voir par où le bateau est passé, tout s’est refermé derrière. On repère à peine les limites entre les plaques de glace et l’espace, infini, jusqu’à l’horizon, ressemble à un immense champ de ruines enneigé. Une fois encore le spectacle est extraordinaire, je respire à peine, comme si mon souffle allait faire fondre la glace. La glace qui a pris toutes les formes possibles, on dirait que tout un univers s’est figé dessous. Des formes humaines, animales, des villes, des objets, des dômes, les immenses falaises au loin que sont les icebergs. Les ombres créent des lignes comme des rivières ou bien des haies, des éboulis rocheux, des sentiers de terre, d’autres formes immobiles. Et la houle fait onduler ce monde blanc, une houle douce et longue qui balance le bateau dans sa gangue de glace. C’est comme la respiration régulière de tout le paysage. L’ombre des rares nuages se balade sur la glace, transformant la scène sur leur passage, arrondissant les angles, et colorent la neige en bleu sombre. Un ou deux pétrels des neiges passent en zigzaguant, par moment ils se fondent complètement dans le paysage […]

(photo d'Anne-Mathilde)

[…] A midi, pour le 2ème service, tout le monde est visiblement à table. Sans être tout à fait légère, l’atmosphère n’est pas non plus tellement morose. J’entend des rires, on discute de choses et d’autres. […] C’est très étrange de voir la vie continuer comme ça, le quotidien reprendre son rythme, presque comme si de rien n’était, alors que certains ne sont plus là. Vu de l’extérieur je suis sûre que ça parait logique, et de toute façon il n’y a pas d’autre solution, mais sur le coup, l’impression est bizarre. Ils sont morts, et nous on peut encore marcher, manger, boire, parler et rire. Ca donne la vague impression que quelque chose cloche, comme si le monde aurait dû s’arrêter de tourner, au moins un peu, un moment […].

Nous étions en relations régulières à ce moment avec Dumont D’Urville, par mail, et c’était aussi quelque chose d’important que de se soutenir le moral entre nous qui avions vu deux hélicos partir, et eux qui au moment d’en terminer avec leur 8 mois d’hivernage, n’en n’ont vu qu’un seul arriver. Dans les mails que m’envoie Marie (l’ornitho a qui je vais succéder sur la base) je comprend qu’il ressentent comme nous ce sentiment de retour en arrière, avec un hivernage fini-mais-pas-tout-à-fait et bien sûr ils partagent la tristesse générale. Ils ont symboliquement envoyé un ballon météo dans les airs avec les noms des quatre victimes.

Suite à cela le bateau a fait demi-tour et amorcé son retour vers Hobart.

Extrait du 1er Novembre :
[…] Nous sommes sortis de la glace pour de bon et le bateau a retrouvé sa danse habituelle de rouler-tanguer. J’ai la sensation d’être entrain de rembobiner tout le film des derniers jours. Mais au lieu de faire « retour rapide » on rembobine en pédalant à 2 à l’heure. Ca me donne presque l’impression que le bateau va en marche arrière, les heures aussi. Si seulement c’était vrai, nous serions de nouveau 44 sur le bateau […]

Extrait du 3 Novembre :
55° Sud à peine passés… on sème le temps comme on le peut, un meeting au détour d’une coursive, un coca ou une bière au bar, dans le carré devant une tasse de thé entre filles, à la passerelle à regarder la mer […]

Extrait du 4 Novembre :
Les journées passent et se ressemblent. La météo est avec nous, la mer est belle mais avec la houle de travers on a pas fini de voir nos chaussures passer d’un côté à l’autre de la chambre 50 fois par nuit […]

Extrait du 5 Novembre, 15ème jour de mer
Ciel gris, mer calme, le pont est ré-ouvert, deux grands Albatros, musique dans les oreilles, le vent n’est plus glacé. Allez c’est presque une croisière non ? Si tout va bien nous arriverons même plus tôt que prévu, c’est-à-dire lundi soir.

Extrait du 7 Novembre
Quelques baleines à bosse (dixit le maître cétacés Christophe Guinet) furtives, un beau ciel orange, une nouvelle réunion et nous voilà pour notre dernière nuit sur l’Astro. Je n’arrive pas a dormir, je tri des photos, relis mon journal de bord, ajoute des images, tente quelques manips de montage vidéo. Vers 1h du mat’ je sors avec Anne-Mathilde sur le pont, les odeurs de bois, de terre humide et d’eucalyptus nous assaillent dans le noir profond de la nuit.

Nous avons accosté à Hobart le 8 Novembre au matin, avec une impression maussade de déjà vu (mais à l’envers). Avons été très chaleureusement accueillis par la diplomatie Australienne, tout comme ils ont fait leur maximum pour nous apporter leur soutien dans les opération de sauvetage 10 jours plus tôt, ils ont été présents pour nous sur le port.

Ceci est la fin d’un premier chapitre, un presque aller-retour en Antarctique, la chronique d’un long voyage en mer pour un retour à la case Hobart.

Je compte bien mettre à profit la semaine à Hobart pour prendre l’air, le soleil, me dégourdir les jambes et me changer les idées. Des balades sont déjà au programme et je sens que mes jumelles ne vont pas chômer !

Pour finir cette très (trop ?) longue mise-à-jour, je tiens à vous remercier tous pour vos messages ou simplement vos pensées, pour moi, pour tout l’équipage à bord de l’Astrolabe, les hivernants de DDU et surtout pour les proches de nos quatre amis disparus.

Enfin Mickey connait déjà ma gratitude pour la façon dont il a gérer les infos, la mise à jour du blog et la communication « inter-familiale » plus qu’importante.

Je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures tasmaniennes !

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