Un matin d’avril

J’ouvre les yeux dans le noir total. Panique. Où suis-je ? Je tâtonne autour de moi, tente de reconnecter mes 2-3 neurones, chercher un mur, un interrupteur. Je ne trouve rien, mon cerveau engourdi m’envoie une vision hallucinatoire d’une pièce immense, inconnue. Calme-toi. Respire, réfléchis logiquement, où es-tu ? Quelques secondes plus tard, mieux réveillée, je me souviens et trouve enfin l’interrupteur. J’ai beau savoir où je me trouve, la lumière me réconforte et donne du corps à ce nouveau paysage.

Je suis dans ce que l’on pourrait appeler « ma chambre ». Après avoir dormi plus de 18 mois sans obscurité totale, crécher depuis 2 mois dans un nouvel endroit chaque jour, je n’ai pas encore intégré mon retour à « la normalité ». Il manque des bouts à mon quotidien, à mes nuits, des bouts d’Antarctique : les cris des manchots, les assauts du vent sur les murs, la lumière du soleil de minuit filtrant par les stores… et des bouts d’Australie : la lumière bleue-verte à l’intérieur de la tente, la sensation du petit caillou qui vient toujours se loger dans le bas du dos qui qu’on y fasse, le chant des oiseaux au réveil.

Pas étonnant que je me sente un peu perdue, ce matin d’avril, lorsque j’ouvre les yeux au lendemain de ma première nuit métropolitaine, dans une maison que je n’ai jamais connue.

Il n’est que 7h et j’en déduis que le décalage horaire n’a pas tellement de prise sur moi, pas plus que la fatigue de 48 heures de voyage sans dormir ou presque. Incapable de dormir plus longtemps j’enfile un jean, descend l’escalier sans bruits, trouve une clef dans l’universel bol-à-merdier qui trône sur une étagère de l’entrée et me faufile hors de la maison.

L’air est frais.

L’air est très, très frais.

J’ai les doigts de pieds qui gèlent. Je mets du temps à m’en apercevoir, perdue que je suis dans mes pensées et dans mes sensations de nouveauté mêlé de retour aux sources. Pourtant lorsque je croise un panneau municipal m’indiquant qu’il fait 5°C, je baisse les yeux et comprend l’erreur : je suis en tongs.

Deux mois d’Australie ont réussi à me faire oublier les charentaises et les bottes canadiennes. Je pense à tous ces gens qui vont bientôt me dire « tu dois avoir chaud ici ! » et à leur surprise quand ils s’apercevront que je suis toujours aussi frileuse. Pire, je reviens des tropiques.

Je tourne en rond dans le quartier jusqu’à trouver une boulangerie ouverte et fais une deuxième découverte (la première c’était que les tongs ne sont pas adaptées au mois d’Avril en France) lorsque la boulangère me demande « vos croissants, au beurre ou nature ? ». Je suis tellement surprise que je lui réponds stupidement « ben, des croissants normaux ». Merci à elle de m’avoir compris. Je la soupçonne, en bonne boulangère, de ne faire des croissants sans beurre que par dépit et pour ne pas discriminer les cholestérolémiques (j’invente des mots si je veux).

Et ce n’est que le début de mes questions dites « du retour » tandis que je me ré-immerge dans ma ville natale.

Aussi absurdes soient-il, les croissants sans beurre existaient-ils déjà AVANT ?

Cette rue était-elle en sens unique AVANT ?

Y avait-il autant de 4*4 en ville AVANT ?

On en était à l’I-phone 1 ou 2 AVANT ?

Combien y’avait-il de parfum de Danette AVANT ? (aujourd’hui il y’en a 28, je l’ai vu à la télé cette semaine, c’est tout à fait effrayant)

Et il y’a aussi les certitudes qui vous font vous exclamer comme des mamies en plein commérage devant la porte de leur maison, mais au lieu de dire « y’a plus de saison ma bonne dame » ou « de mon temps les jeunes ils s’habillaient correctement », c’est plutôt :

Les téléphones n’avaient pas tous l’air de télé AVANT !

Le cinéma et les tickets de bus n’étaient pas aussi cher AVANT !

Il y’avait un bon petit bar sympa ici AVANT !

Ou pire…

Au moins à DDU ont risquait pas marcher dans une crotte de chien !

*cette récrimination-là est très malhonnête compte-tenu du fait qu’à DDU on passe son temps à marcher dans la merde de manchot.

Au moins à DDU on n’avait pas à passer 3 heures devant un rayon entier de yaourts pour choisir son dessert !

Au moins à DDU on était pas emmerder par les embouteillages !

Au moins à DDU les gens étaient polis et avaient le temps !

Et puis il y a les situations qui me paraissent tellement étranges, sortie de mon trou de glace :

Un homme à la poste (haaa la poste, j’avais presque oublié cet état autonome en guerre permanente) passe devant tout le monde et me demande si j’ai une « carte pro ». Sourire contrit devant ma négation il m’annonce « Ah ! Je vais être obligé de vous passer devant dans ce cas ». Et bien si c’est une obligation alors… et je suis prise d’un fou rire qui me vaut quelques coups d’œil perplexes.

Je vous passe les autres anecdotes, elles sont au moins aussi ininteressantes.

Enfin voici le top 3 des questions que l’on m’a posé :

-          As-tu vu le changement climatique de tes propres yeux ?

-          N’as-tu pas eu trop froid ?

-          Comment faisiez-vous pour manger ?

Allez je suis sympa, je vous donne les réponses : non, non et avec une fourchette.

Et enfin, non il n’y a toujours pas d’ours polaire au pôle Sud, pas plus que de coiffeur.

Bien sûr il y’a surtout du positif dans ce retour. Par exemple j’ai eu l’impression de redécouvrir ma ville, Nantes, la tête en l’air à regarder les bâtiments, marcher dans les rues, comme si je ne la connaissais pas. Je ne l’avais sans doute jamais regardé de cet œil-là. Mais au-delà du matériel, c’est le contact avec les gens que je retrouve, l’amour de ma famille, les mails et les « messages facebook » (pas facile de s’y remettre) des copains, les week-ends qui se chargent à vitesse grand V, mon agenda va déborder ! J’exagère car j’ai passé des jours très tranquilles à savourer le fait de n’avoir rien de spécial à faire. Je reprends goût aux balades en ville, déjeuner avec un ami, faire du shopping (moi qui n’avait rien d’une consommatrice compulsive, j’ai constaté un recul temporaire de mon allergie au shopping les premières semaines, pas d’inquiétude c’est éphémère), prendre le train ou un covoiturage pour partir en week-end à plus de 10km de la maison, conduire (c’est toujours aussi naze, je m’en passais tellement bien), étendre son linge dans le jardin…

J’apprécie de ne plus trier le composite, l’alu et le métal même si je fais chier tout le monde avec mon tri de papier. J’apprécie aussi de ne pas avoir à m’habiller de 5 couches de vêtements pour sortir.

Je regrette l’horizon. Je l’ai regretté déjà en Australie mais nous marchions à la recherche des points de vue, en hauteur ou en bord de mer, je n’y pensais pas trop. Ici, en ville, je n’ai plus d’horizon.

Voilà, bien que ce mot n’ai aucun sens réel, c’est bien un retour à la « normalité », une autre normalité diront nous, une normalité circonstancielle. Contradictoire ? Peu importe. DDU était devenu ma normalité, et en voilà une autre.

Et puis au final c’est la normalité, la vie, le quotidien que j’ai toujours connu. Quelques jours passé je m’y sens déjà comme chez moi, rien n’a vraiment changé si ce n’est peut-être moi, un peu ? Extraordinaire capacité d’adaptation de l’être humain qui après une semaine passée au milieu des manchots et entouré de glace se sent chez lui. C’est pareil pour les voitures et le béton. Je crois bien que le mal général de la planète Terre est lié à cette facilité que l’on a à se trouver chez soi partout, à trouver tout « normal » très vite, à ne se sentir déstabilisé que le temps de mettre un nom sur deux ou trois trucs et de se les approprier. Mais se sentir chez soi n’implique pas forcément l’indifférence. Loin de là, tout en trouvant « normal » ce qui nous entoure, on a le droit de s’en émerveiller tous les jours, ce n’est pas incompatible, bien évidement cette dernière phrase est rendu évidente par le fait qu’au fond le mot « normal » n’a aucun sens ! C’était facile. Bref Je continue, ici, là-bas, ailleurs, je continuerai à m’émerveiller.

Qui a dit que les manchots ne savaient pas s’adapter ?

Cet article sera la dernière mise-à-jour de Gérard, son épilogue.

Il est temps pour moi de remercier de tout coeur tous les lecteurs de ce blog, incroyablement nombreux, encore plus nombreux que je ne l’aurais cru avant de croiser sans cesse des gens que je connais à peine et m’ont dit « au fait, super ton blog ! ». Merci donc à tous, inconnus et connus, amis, proches, connaissances, d’avoir donné du sens aux aventures de Gérard. Sans vous mes écrits ne seraient que du vent, vous leur donnez de la consistance. J’ai l’impression que mes anecdotes quotidiennes (mouai ok, mes anecdotes mensuelles…) sont devenues de vraies aventures sous vos regards, et Gérard est très fier de lui, et moi je suis contente d’avoir pu partager tout ça avec vous.

Il ne me reste qu’à chercher en quoi va consister la suite de mes aventures… Chercher ça va, trouver n’est pas une mince affaire !

Gérard et moi-même vous saluons chaleureusement !

Ornitho attitude, seul le paysage change !

PS : Ce retour en France a aussi été l’occasion pour moi de découvrir mon blog, avec sa mise en page, les photos dans le texte etc. et de le relire. Cela m’a permis : 1) de me replonger dans mes souvenirs avec une joyeuse nostalgie et 2) de voir la multitude de fautes d’orthographes qui jonchent mes textes comme autant de tâches d’encre sur un papyrus, et je tiens donc à m’excuser pour ceux qui ont eu mal aux yeux en me lisant !

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5 Responses to Un matin d’avril

  1. Coucou !!!
    Bon retour à toi parmi la « civilisation » et les fous :)
    Suivre tes « aventures » fut fort sympathique :)

  2. Guillemette says:

    Ah cher Gérard, tu vas me manquer. … Tout ce temps suspendue aux ailerons de Gérard, accro à Gérard, pleurant sur le drame de Poupi, et copiant des bouts de Gérard sur mon propre journal (au fait, il est en attente de finition, celui-là, je te l’envoie cette semaine, si tu as du temps pour feuilleter 500 pages (au moins) et retrouver entre autres (beaucoup d’autres) les bouts de Gérard.
    Mais la nostalgie n’est pas de mise, hors les vers de Verlaine, et les chansons de Prévert.
    Pas de doute quitter l’Europe « aux anciens parapets » (ça c’est Rimbaud), ça décape. Y revenir, ça décape aussi. Adieu les vieilleries poétiques, bonjour le printemps en Europe, allez Gérard, t’as fait une belle carrière, merci Soorie pour ces morceaux d’anthologie, leur sensibilité, leur fantaisie et leur poids de réel. Merci aussi à tes animateurs techniques restés au pays : Mickey et Florent, sans qui rien n’aurait été connu de toi, mon Gérard.

  3. karine says:

    Merci Sophie pour ces mots… Je n’ai passé que 8 semaines dans ce paradis blanc, mais voir et lire que quelqu’un d’autre ressent ce que je ressens, rend l’aventure plus réelle. Car pour l’instant c’est un peu comme un rêve merveilleux, mais pas comme quelque chose de réellement vécu…Bon retour à la « réalité »!

  4. Eléonore de grissac says:

    Vraiment top ce Gérard ! et puis j’ai l’impression de t’avoir rencontré …
    Je suis à Thouars fin juin chez mes parents j’irais certainement à CHIZÉ voir le doc Quichaud si t’es par là j’aimerais bien te dire merci en vrai …. Bonne chance pour la suite et vivement le prochain blog …. d’ici là j’aurais un Smartphone et je pourrais te lire dans mon lit au bateau en mangeant des Dannettes à la grenouille ; Bisous xxx

  5. Ceriat says:

    Bon retour. J’ai vraiment eut du plaisir à lire les aventures de Gérard Manchot et espère en découvrir d’autres bientôt. :D Bonne continuation. :D