Drames à la manchotière

Tous les mensonges que l’on vous raconte sur les manchots

Mise à jour en 2 actes

L’Antarctique est une terre de légendes et de mystères qui fait rêver les enfants, les aventuriers et même ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre. On vous raconte des histoires extraordinaires sur le Pôle Sud, les icebergs, les immenses étendues de banquise, les glaciers titanesques, les crevasses sans fond qui plongent vers le cœur de la terre, des héros polaires barbus dans le blizzard bravant le désert blanc et des hivernants bedonnant bravant les desserts au chocolat.

Pourtant, tout ce qu’on raconte sur l’Antarctique n’est pas toujours vrai. Et à l’issue de cette mise à jour en 2 actes (comptez bien 2 semaines…) vous découvrirez un exemple criant de désinformation sur la vie en Antarctique. Il faudra tout de même être patient.

Cette photo n’a rien à voir mais je la trouve poétique. C’est la cabine téléphonique de DDU avec laquelle je ne vous appelle jamais et sans aucun effort (désolée ce n’est pas sympa).

ACTE 1

Mais que fait la police ?

Pour changer je vais vous parler de manchots Empereur. Vous en avez marre ? Ca m’est égal (décidément je ne suis vraiment pas sympa). Je vais démembrer avec une rigueur toute professionnelle et en toute bonne conscience certaines rumeurs que font courir les scientifiques sur nos canards polaires. Pour cela je dois d’abord vous faire un petit exposé rapide et vous mettre dans le contexte. Voici donc en résumé simplifié ce que vous pourrez apprendre en lisant quelques papiers scientifiques sur les manchots (Considérez que tout ce là est vrai pour le moment, ça sera plus simple).

Si vous avez suivis le blog jusque là (bravo, mais il n’y a rien à gagner) vous savez déjà plus ou moins comment les manchots font des bébés et comment les papas se font arnaquer et comment les mamans finissent quand même par revenir pour s’occuper du mioche. Chez les oiseaux et en règle générale chez tous les animaux qui s’occupent un minimum de leur progéniture, les soins parentaux (nourrissage, protection, éventuellement éducation) sont provoqués par la libération d’hormones (dites « hormones de soins parentaux ») synthétisées dans le cerveau. La libération de cette hormone est stimulée par différents signaux tel que : le cri des petits (poussins/bébés/monstres), la vue de ces petits, et en particulier de certaines caractéristiques propres aux jeunes comme la tâche rouge au fond du bec des oiseaux ou un marquage particulier sur le plumage ou le pelage ou encore par les mouvements des petits (un bébé qui cherche le sein, un oisillon qui ouvre grand le bec).

Evidemment je simplifie mais en gros voilà l’idée, avoir un bambin stimule la production des hormones qui nous pousse à nous en occuper (y compris de manière physiologique puisqu’elles vont par exemple stimuler la lactation chez les mammifères). Chez les manchots les stimuli sont par exemple le cri/chant du poussin ou le mouvement de sa tête de haut en bas qui vient taper contre le ventre de l’adulte.

Tout ça c’est très bien mais où vais-je en venir ?

Encore une photo qui n’a rien à voir décidément. C’est juste un entracte qui vous est offert par les congères de DDU dans lesquelles nous avons en vain essayé de nous casser la nuque toute l’après-midi, dans le blizzard.

Une fois que madame manchot à pondu son paquet et l’a refilé à son mec, elle crève la dalle et elle s’en va. Elle s’en va loongtemps, loooooooongtemps, parce que la mer déjà ce n’est pas tout près, qu’avec des pattes de 10 centimètres de haut on ne va pas très vite, et qu’en plus après avoir fait les courses il faut revenir.

Et pendant ce loooong temps, madame manchot ne vois jamais son œuf, ni son mâle et n’a comme objectif que d’attraper de la bouffe. Au bout de deux semaines à pêcher tranquillou loin de la colonie, madame manchot à vite fait d’oublier son mec, son œuf et tout le reste, et finalement elle oublie de revenir, parce que plus rien n’a stimulé sa production d’hormones parentaux. Ouai… c’est triste… Mais en fait vous imaginez bien que ça ne se passe pas comme ça. Pour éviter ce genre de problèmes qui risqueraient d’inonder la DASS de plaintes et de surpeupler les orphelinats, les manchots se seraient adaptés et la production d’hormones parentales est très élevée et continue durant le voyage alimentaire loin de toute stimulation. Ainsi les femelles n’oublient pas de revenir à la colonie, elles sont même très motivées et pressées d’y arriver et sont prêtes à s’occuper de leur poussin (ou de l’œuf s’il na pas éclot), bourrée d’hormones elles n’ont que ça en tête (cette information est probablement erronée puisque je n’ai pas la prétention de savoir exactement ce qui se passe dans la tête d’un manchot).

Dans le meilleur des cas, tout se passe à merveille, et une fois le relai pris, monsieur manchot peut enfin s’étirer de tout son long et rompre son jeun de plus de 3 mois.

Les mâles profitent souvent de ce moment de libération pour fumer une clope et se détendre un peu avant de repartir, il n’est pas interdit de fumer à la manchotière.

Mais dans de nombreux cas, ça se passe autrement. Madame revient, et là surprise, elle a beau chanter, appeler, crier son nom à tue-tête dans toute la colonie et dire qu’elle est revenue, personne ne répond. Personne, ou plutôt plein de monde, mais pas les bons. Il a échoué, perdu son œuf, ou son poussin et a finalement renoncé. Parfois il est encore là, il répond aux appels, accoure vers sa femelles, mais n’a plus rien entre les pattes, accident de parcours, Désolée chérie j’ai fais tomber le mioche. Parfois, harcelé par la faim, si la femelle a du retard, il a simplement abandonné l’œuf ou le poussin, qui gèle presque instantanément sur la glace.

Et voilà c’est maintenant que commence cette mise à jour, le reste c’était juste l’intro pour vous mettre dans le bain.

Que fait une manchote bourrée d’hormones lorsqu’elle arrive à la manchotière et ne trouve pas de poussin ?

a) elle pleure

b) elle repart

c) elle se fait harakiri

d) elle saute de joie, c’est toujours ça de moins comme soucis

Normalement chez tout un chacun, le taux d’hormones se mettrait naturellement à baisser et la femelle s’accommoderait bien de ce nouveau célibat, sans gosse à lui courir dans les pattes.

Pourtant la bonne réponse est la réponse e) Elle trouve un poussin coute que coute. La production d’hormone très élevée se maintient encore un moment et sans se laisser abattre le moins du monde, une manchote qui n’a pas d’œuf ou de poussin va, en toute simplicité, aller kidnapper celui des autres. Après tout pourquoi pas ? JE VEUX UN POUSSIN !! On a déjà vu ça chez les humains, je ne vois pas ce qui vous choque. Nous avons bien copié aux manchots la congélation de bébés, pourquoi ne s’inspireraient-ils pas de nous pour le rapt d’enfants ?

Voilà donc, entre autre, en quoi consiste mon job d’ornitho au mois d’Aout : compter et observer les tentatives de rapts des manchots empereurs « inemployés » (c’est un mot scientifique pour dire « glandeurs ») sur ceux qui ont un poussin.

On observe toutes sortes de techniques, la plus efficace consistant à former une grande mêlée de rugby à 10 ou 15 individus qui finissent par faire sortir le poussin de la poche incubatrice de son parent en l’écrabouillant ou en le tirant avec leur bec, ensuite c’est au premier qui s’en emparera et tous les coups sont permis. Certains attaquent en solitaire, s’arrêtant l’air de rien devant un parent et son poussin, regard oblique vers le poussin et d’un coup d’un seul paf, ils se jettent en avant, bec tendu vers le poussin. Le parent se défend avec plus ou moins de vigueur. Parfois ça marche, et parfois non. D’autres attaquent en bande qui se déplacent la tête haute dans la colonie en poussant tout le monde et en donnant des coups d’ailerons. Un chef de meute lance l’attaque en premier puis c’est la mêlée générale.

Il y a un poussin quelque part sous ce tas de manchot…

Les parents malins réussissent à s’extirper de la mêlée sans que personne ne s’en aperçoive et laissent le gang se tabasser entre eux jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il n’y a plus de poussin depuis longtemps. Tout le monde se relève, petit moment de flottement, on s’inspecte la poche incubatrice… et non… rien, personne n’a gagné. Il y’a aussi les moins téméraires qui préfèrent kidnapper des poussins déjà morts, ou des œufs Picard.

L’inconvénient quand on ramasse un môme par terre c’est qu’on ne sait pas trop où est la tête, ou est le cul et dans quel sens ça se met… Surtout quand c’est tout plat, genre écrasé par un semi-remorque.

Les tentatives de rapt sont la plupart du temps violentes et des individus peuvent être blessés dans la bataille, ce qui ajoute une légère touche de rouge à la manchotière. Sans parler des poussins qui peuvent finir blessés ou même morts, complètement écrabouillés/écartelés/étouffés/congelés/borgnes… et j’en passe. S’ils sont tout de même vivants après tout ça et adopté par un inconnu, ils ont toutes les chances d’être abandonné un peu plus tard quand celui-ci décidera que finalement il n’a pas de temps et d’énergie à perdre à s’occuper du mioche d’un autre. Parfois les poussins à peine enlevés se font virer à grand coup de bec par leur ravisseur, et parfois même sous les yeux de leur parent qui ne lève pas un aileron pour leur venir en aide ou les récupérer.

Un guerrier sanguinaire de la tribu des manchots Empereur.

Rendus à ce stade je ne sais pas trop l’image que vous vous faites de la manchotière à cette époque mais je pense que vous avez compris que ça n’est pas du tout un endroit paisible où vivent les Bisounours dans la fraternité et la bonne humeur. Et pour en rajouter un peu, je peux aussi vous dire que j’ai observé pas loin de 600 rapts durant ce mois. Et oui… Cependant ce comportement est plus ou moins observé selon les années et dépendrait des conditions environnementales (la disponibilité de la nourriture en particulier), il n’y en a donc pas toujours autant.

De plus, si je vous ai peint un tableau noir de la situation, il se trouve qu’en réalité ces drames connaissent souvent un happy end. Il n’y a pas tant de blessés que ça, ni tant de morts, et que même dans certains cas, parait-il les poussins kidnappés sont nourris, adoptés et finalement élevés par leur nouveau parent. Les véritables parents peuvent aussi défendre bec et ongles leur progéniture, tenter de la récupérer après un rapt, ou la retrouver dans la manchotière grâce au chant distinctif de chaque individu. Malheureusement comme tous les manchots ressemblent à leurs voisins, j’aurai bien du mal à vous raconter ce genre d’histoire heureuse d’après mes propres observations.

Les rapts de poussins connaissent leur apogée au moment où les premiers poussins s’émancipent et sortent de la poche de leur parent, ils deviennent bien plus facile à kidnapper. On assiste alors a des courses poursuites endiablées ou un poussin slalome dans la manchotière poursuivis par une horde de 10 ou 20 adultes qui tentent de le plaquer et se jetant sur lui. Ajoutez la musique de Benny Hill et les commentaires d’un match de football américain et il ne vous manque plus que les pop-corns.

Mais très vite tout se calme et nous avons maintenant une manchotière pleine de poussins plus ou moins obèses, montés sur deux gros jambons de pattes, qui courent partout dans la colonie en criant, ou reste simplement plantés là tous seuls, se demandant ce qui leur arrive.

Oh qu’ils sont mignons ces petits poussins qui ont réchappé aux kidnapping, aux poursuites infernales, aux écrabouillements, aux piétinements, aux morsures du froid, aux coups de becs malencontreux ou complètement volontaires, aux abandons, aux coups de pattes, aux oublis parentaux (personne pour ramener les enfants perdus à l’accueil de la manchotière). Comme ils sont mignons… Mais ils ne sont pas au bout de leur calvaire, et bientôt ça va saigner !

FIN DE L’ACTE 1

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5 Responses to Drames à la manchotière

  1. anne-mat says:

    On attend l’acte 2 :) . Il manque juste la Vierge Marie à ton histoire: la manchotte qui n’a jamais pondu mais qui a un mioche dans les pattes.

  2. ceriat says:

    Ce qui m’a le plus effrayé dans tout ça, c’est le combat des scientifiques face à leur dessert au chocolat. :-)
    Sinon, on ne doutera plus des dangers que vous affrontez lorsque vous vous rendez à la manchotière, surtout contre les redoutables guerriers manchots.

  3. Guillemette says:

    C’est très éprouvant à lire pour les coeurs sensibles, surtout avec ces photos de poussins peluches qui peut-être ne retrouveront jamais leur maman. Ma question est la suivante : qu’est-ce que c’est les oeufs Picard ?

  4. Marion says:

    Bonsoir soorie,
    moi je vois bien ce que sont les œufs « picard » mais tant que ce n’est pas un plombier picard!!!! …… cela ne m’inquiète pas trop….J’attends avec impatience l’acte 2… Bonne continuation
    Marion

  5. Boulet says:

    Salut !
    Ton copain m’a fait passer l’adresse de ton blog, et j’avoue que je me régale à lire tes chroniques manchotesques.
    Vivement l’acte 2 !